Nuit Blanche sous les étoiles de l’Illampu

En 2016, nous avions traversé le massif de l’Illampu de part en part depuis Cocooyo jusqu’à Lacatiya, en passant par le Pic Nord et une partie des arêtes qui rejoignent le Pic sud. Belle expédition, ascension engagée jusqu’au Pic Nord, puis belles crêtes arrondies au sommet et une descente un peu exposée. Nous avions alors abandonné les crêtes qui partent sur le Pic Sud, trop dangereuses, trop exposées.

Nous sommes repartiscette année sur ces arêtes. Nous avons rejoint le mirador au pied du col où nous avions abandonné. Magnifique mirador au-dessus de la vallée de Sorata. Vue imprenable sur les crêtes du pic Nord au Pic Sud. Joli plateau perché au-dessus du vide, seul moment de répit dans ce monde de la verticalité. Tellement beau et reposant qu’on a appelé ce camp le Mirador de las Estrellas, le mirador des étoiles.

Nous hisser de nouveau sur ce mirador ne fut pas simple….on s’en doutait. Tout se passe à la verticale, paroi de plus en plus raide, de 60º à 75º, paroi en rochers instables……un bloc de rocher m’a violemment percutée…Hugo était parti en éclaireur sur la paroi de rochers et avait failli être emporté par un bloc qui s’est décroché. Son gros sac de 30 kgs ne l’avait pas aidé, mais au moins avait amorti sa chute. Une fois remis de ses émotions, il réalisa que j’étais juste dans la trajectoire en dessous avec Ignacio. J’ai vu le rocher arriver droit sur moi, comme dans les films….on voit alors tout en ralenti, on a  beau réagir vite, le bloc de rocher m’a frappé sur la partie gauche de la tête. Plus de peur que de mal. J’avais mal à la tête mais à priori, ma tête avait tenu bon. Une pente verticale nichée sous un sérac énorme nous amena sur ce plateau salvateur. Que du bonheur ! un espace plat pour monter la tente, de la chaleur sous la tente, une vue sur la vallée en contre bas et les crêtes au-dessus…..j’ai pu recharger les batteries. Nous étions à 5800m.

Dans la nuit, nous partîmes à l’assaut des crêtes. J’étais reposée, donc motivée.

Les pentes étaient raides, de plus en plus inclinées. Nous avons dû arriver sur les crêtes par des pentes à 75º à 80º. Ce fut éprouvant et je voyais les arêtes comme un but, une délivrance. Il me restait un pas pour fouler les arêtes et mon cœur ne fit qu’un tour. Mon pied glissait et je réalisai alors que je n’avais plus de crampons. Enorme frayeur. Mon crampon était accroché sous mon autre pied par la sangle. Il ne me fallait plus bouger jusqu’à ce que les gars viennent le récupérer. Un dernier pas et j’arrivais sur les arêtes ! Je pensais souffler, me remettre de mes émotions.  J’étais persuadée que Ignacio nous attendait depuis un plateau confortable.

C’était tout le contraire. Nous étions alors arrivés sur une arête très aérienne, trèseffilée…nous étions sur un fil avec le vide des deux côtés. C’était splendide, aérien, impressionnant. La suite était une enfilade de crêtes parfois rocheuses, parfois en glace…on devait faire attention à tout. Je touchais des corniches de neige, elles disparaissaient de suite sous mes pieds avec un à-pic de plus de 1000m. Nous étions désormais dans le vrai monde de la verticalité, pas un endroit pour se poser sereinement, pour s’asseoir, récupérer. Certains passages en rochers étaient très exposés, certaines traversées sur la glace très impressionnantes. Je tremblais, je reprenais mon souffle et je progressais, c’était l’essentiel.

Vers 16h00, nous arrivâmes à un pic enneigé, c’était l’objectif que l’on s’était fixé pour aujourd’hui. J’étais bien contente, pourtant je sentais que les gars étaient soucieux. Ils me dirent qu’ils allaient explorer un peu plus loin. Ils descendirent en rappel la paroi en rocher pour arriver sur une arête effilée en glace et pour remonter ensuite une paroi rocheuse en face. Ils me dirent qu’à priori il n’y avait pas d’endroit pour dormir en tente confortablement. Je priai pour qu’ils trouvent miraculeusement un endroit pour monter la tente. Ils explorèrent un peu la voie. Je n’avais pas beaucoup d’espoir. Ici tout est vertical, pas un endroit pour s’allonger, des murs de glace ou des parois de rochers. Sous nos pieds la pente aussi verticale se terminait par un énorme sérac et un abîme terrifiant.

Je commençais à réaliser ce qu’il allait se passer. Ils revinrent alors et me confirmèrent que nous allions dormir là. Je n’avais pas bougé d’un iota et n’allait pas bouger pendant 14 heures. Je ne voulais pas boire ni manger car je ne savais même pas si j’allais pouvoir aller aux toilettes. Trop de verticalité pour retirer le baudrier. Il ne me restait que le sac de couchage à mettre sur moi et j’étais prête.

Ce fut la nuit la plus longue et la plus terrifiante de toute ma vie mais aussi la plus extraordinaire. Nous avions le ciel entier à portée de main, des milliards d’étoiles, une expérience inoubliable, perchés à 6100m d’altitude au dessus du vide. Je sentais des morceaux de glace qui me tombaient dans le cou, tout mon corps me faisait mal car nous étions en position bien inconfortable. Par moment, je tremblais de la tête au pied, sans pouvoir me réchauffer. C’est une lutte permanente pour que le froid ne nous envahisse pas. Hugo luttait aussi à mes côtés et Ignacio était un peu plus bas. Je n’attendais qu’une chose, c’est le changement de couleur du ciel annonçant le lever du jour. Cela finit par arriver, mais il fallut attendre encore deux heures avant que le soleil ne nous rattrape.

Incroyable nuit, je ne sais pas si je souhaiterais la revivre, même si ce fut une expérience extraordinaire. J’eus du mal à émerger et à récupérer. Je peinais à me séparer de mon sac de couchage. Le froid avait envahi tout mon corps et j’y avais laissé toutes mes forces à lutter toute la nuit. Alors que j’étais disposée à continuer hier, ce matin, je ne me sentais plus la force. En continuant, nous devions passer 2 à 3 autres nuits identiques. Plus haut, il semblait y avoir des parois infranchissables, des corniches aléatoires…en outre, nous n’étions pas sûr que cela passe entre le faux sommet que l’on voyait et le Pic Sud. J’avais entendu dire qu’il n’y avait pas de passage possible. Caler là-haut après 3 nuits en bivouac était la mort assurée. Nous n’aurions alors pas la force de rebrousser chemin. Il n’y avait pas d’échappatoire en dessous de nous. Il fallait revenir par le même chemin.

Ce fut difficile d’abandonner là où nous étions. Mais, pour moi, ce n’était pas possible, trop dur, trop d’engagement. Je crois que j’étais arrivée à une limite pour moi. Les gars devront y aller sans moi pour terminer un jour la connexion au Pic Sud.

Nous sommes donc redescendus jusqu’au mirador des étoiles, notre agréable campement sur le plateau. Je n’arrivais pas à me réchauffer, je tremblais et je faisais aussi comme des crises de panique. Je n’arrivais plus à respirer sur certains passages très exposés, trop de stress. Nous redescendîmes en rappel jusqu’au col.

Se reposer au mirador fut du bonheur et la descente au camp d’altitude à 5100 très longue et fatigante, mais ça, on le savait déjà. Entre temps, notre cuistot était reparti car il avait été attaqué par des condors et faisait une crise de panique…nous pensons plus à des hallucinations. Que d’émotions sur ce massif de l’Illampu.

Ce qui est sûr, c’est que ce camp du mirador des étoiles est tout bonnement splendide, exceptionnel. Un lieu magique à ne pas rater. La vue s’ouvre sur la vallée de Sorata en contre bas, sur les arêtes de l’Illampu, le Schulz, un univers de glace et roches. Un endroit privilégié au milieu de ce monde de verticalité. Pour les alpinistes expérimentés et passionnés, venir dormir au mirador des étoiles est juste incroyable. E là, vous pourriez monter au Pic Nord (plus facile d’accès depuis ce versant) et aller explorer les arêtes vertigineuses. Nous avons rebaptisé le Pic où nous avons bivouaqué : La pesadilla de Anita, le cauchemar de Anita.

Article publié le 08/10/2018 - Signaler un abus

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Commentaires
Birdy Birdy

Bravo pour votre courage !

Le 08/10/2018

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Thaki Voyage Thaki Voyage

Merci pour votre intérêt :)

Le 08/10/2018

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